Derry/Londonderry, une histoire de droits civiques

Doudou, aujourd'hui nous changeons de pays. Nous partons pour l'Angleterre. Je vois des points d'interrogation dans tes mirettes à moitié endormies.Ici nous sommes en République d'Irlande et à quelques km c'est l'Irlande du Nord, les anglais quoi ! Tu peux sortir ta calculette et  abandonner l'euro pour la livre sterling. Aïe, ça pique à ton porte-monnaie ? Que ça ne te fasses pas rater l'embranchement pour Derry/londonderry.

Derry/Londonderry, Irlande du Nord

Le ciel est gris et bas. Notre BandB, bien que situé à quelques pas des remparts de Derry/Londonderry et très agréable, n'en n'est pas moins dans une rue triste. Je me sens fatiguée et les mirettes endormies de mon chéri reflètent un accès de fièvre. Le diagnostic de Mamie docteur tombe : Doudou a de la fièvre et je commence à me sentir fébrile. Paracétamol avalé, nous grimpons sur les remparts de la ville. Devant nous, une ville qui semble grise et endormie, derrière la cathédrale St Columba, le bâtiment le plus ancien de la ville datant de 1633. La cathédrale est fermée, nous avons envie d'aller nous coucher mais nous tenons bon.

Cathédrale St Columba, Derry, Irlande du Nord

Derry/Londonderry est la 2ème ville la plus peuplée d'Irlande du Nord après Belfast. Mais elle est surtout synonyme de lutte entre catholiques et protestants et ce, depuis le 17ème siècle avec le renversement du roi Jacques II, catholique, au profit de Guillaume  III d'Orange, prince protestant. 

Nous déambulons dans les rues vides et quelque peu mélancoliques. Arrivés dans William Street, nous sommes attirés par une devanture. Il s'agit d'un endroit tenu par d'anciens prisonniers politiques républicains qui nous accueillent chaleureusement. Ils nous invitent à entrer dans leur histoire. Fin des années soixante. La minorité catholique irlandaise fait face à une discrimination qui favorise les protestants. La toute jeune NICRA ( Northern Ireland Civic Rights Association ou association nord-irlandaise pour les droits civiques) milite pour l'égalité des droits entre catholiques et protestants . L'Irlande du Nord entre dans une période de violence appelée "The Troubles". Elle durera près de 30 ans.


Une première marche pacifique contre la discrimination au logement en août 1968 couronnée de succès, est suivie par une deuxième en octobre. Un groupe ultra loyaliste met en place une manifestation le même jour. Interdites toutes les 2, la NICRA décide quand même de maintenir la leur et de violents affrontements ont lieu avec les forces de l'ordre. Diffusées partout en Grande Bretagne, les images violentes ravivent les querelles.


Quelques concessions sont accordées mais "le principe d'un homme/une voix" est refusé. Les émeutes entre nationalistes catholiques et unionistes protestants  s'intensifient, deviennent  de plus en plus sanglantes au fil des ans. Le dimanche 30 janvier 1972, une marche pacifique organisée pour dénoncer la procédure d'internement (emprisonnement sans procès) de groupes paramilitaires comme L'IRA provisoire et officielle dégénère. C'est le Bloody Sunday.


Nous quittons les lieux, l'estomac retourné, et pénétrons dans le quartier du Bogside qui a écrit son histoire sanglante sur ses murs. Quartier catholique républicain, le Bogside est régulièrement le siège de provocations orchestrées par les loyalistes protestants. En 1969, les habitants du Bogside le rebaptise "Free Derry". Impensable pour le protestants et en août 1969 a lieu la bataille du Bogside entre catholiques et protestants qui fait 9 morts et plus de 750 blessés. Je trouve l'atmosphère pesante. Est-ce la fièvre ou bien tout ici  respire encore la détresse, l’oppression et la révolte ?

Free Derry, Derry:Londonderrry, North Ireland

Quartier de Bogside, Deery, Irlande du Nord

Le 30 janvier 1972 marque plus, que tout autre date, les esprits du monde entier. 15 000 manifestants, hommes, femmes et enfants, descendent dans les rue du Bogside pour ce qui doit être, pensent-ils, une manifestation pacifique. L'armée britannique en décide autrement et un groupe de parachutistes fait feu. 14 morts, dont 7 adolescents, sont tués alors qu'ils n'étaient pas armés, 28 sont blessés et non armés.  "SundayBloody Sunday".

Partout présentes, les peintures murales racontent l'histoire des violentes émeutes opposants les catholiques irlandais républicains et les protestants loyalistes. Entre le peuple et l'armée britannique.


Bogside quarter, Deery, North Ireland

2 mémoriaux se dressent au cœur de Free Derry. Le "Hunger Strike Monument" rend hommage aux 10 grévistes de la faim morts pour obtenir le statut de prisonniers politiques.  Sa forme en H fait référence aux H-Bloc britanniques, les prisons où étaient détenus les militants nationalistes irlandais.  Le Bloody Sunday Memorial est une émouvante stèle qui se dresse vers le ciel.Elle porte gravée en elle le nom des 14 personnes abattues ce jour funeste.

Hunger strike Monument, Deeru, Irlande du Nord

Bloody Sunday Memorial, Derry, Irlande du Nord

Le paracétamol ne fait plus effet. Une 2ème dose est nécessaire pour visiter "The Museum of Free Deery". Ouvert en 2006, il retrace, non sans émotion, l'histoire du mouvement des droits civiques, la naissance du Free Derry, et le massacre du 30 janvier 1972. Des objets, des photographies, des témoignages, des larmes et du sang font de ce musée un lieu poignant d'où l'on ressort muets et le cœur au bord des lèvres.

Museum of Free Derry, Derry:Londonderry, Irlande du Nord


Difficile d'oublier la photo de la plus jeune victime du Bloody Sunday, des catholiques irlandais qui  manifestent pacifiquement puis tentent de se protéger des tirs de l'armée britannique.

Museum of Free Derrry, North Ireland

Impossible de faire abstraction d'une photo d'enfants confrontés à la violence, tant elle est actuelle. D'oublier qu'un mouchoir blanc brandi par l'évêque Edward Daly, alors qu'il évacuait le corps du jeune Jackie Duddy, soit taché du sang du jeune homme. Sang qui a aussi coulé sur l'étole de l'évêque. Objets de tissu devenus des symboles du Bloody Sunday.

Une caméra, objet aujourd'hui inanimé, a filmé les évènements du Bloody Sunday. Propriété de William Mckinnay, abattu alors qu'il se sauvait pour échapper aux balles, elle témoigne, sur les murs du Museum of Free Derry, des actes sanglants du 30 janvier 1972.



La fièvre est la plus forte, à moins que ce ne soit le trop plein d'émotion qui nous submerge. Ou les deux. Nous ne verrons rien d'autre de Derry-Londonderry, ni sa vie nocturne qui, paraît-il , est grandement animée, ni ne goûterons à sa gastronomie. Nous ne verrons qu'un rayon de soleil éclairant une ville qui n'oublie pas son passé mais qui vit dans le présent et qui se tourne résolument vers un avenir radieux.

The Museum of Free Derry55 Glenfada Park

Derry/Londonderry

Irlande du Nord

 

Renseignements et réservation en cliquant sur le lien : Museum of Free Derry


 Avec l'âge, on a tendance à oublier certaines choses : jeunes ou vieux, il faut donc faire travailler sa mémoire. Si je vous dis : les photos et les textes sont de Doudou et de moi, ils sont notre propriété (voir mentions légales en bas de page). A quoi cela vous fait penser ? Bravo, vous avez trouvé. Vous savez donc ce qu'il vous reste à ne pas faire.  Et si vous nous contactiez?

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